Le Liban est un pays compliqué. Pour un étranger qui vient faire du tourisme au pays du cèdre ce serait un pays laïque car il a tout pour ressembler à un pays occidental. A dire vrai le Liban fait cohabiter l’aspect évolué au niveau social avec l’aspect rétrograde d’un pays où la religion occupe beaucoup de place.

Très brièvement voici ce que je compte dire à Oslo à l’occasion de cette réunion qui rassemble tant de personnalités importantes dans le monde de la laïcité et qui se trient dans le but de fonder l’Association internationale de la Libre pensée qui devient, j’y conviens, une nécessité absolue dans ce monde où le danger des divisions confessionnelles et du fanatisme religieux deviennent plus dangereux que tous les missiles.

Un mot d’abord sur le confessionnalisme au Liban :

Georges SAAD

 

Comme on le sait, le Liban est un pays fait de communautés religieuses : A la différence des pays européens, qui ont évolué vers une plus grande laïcité de l’Etat et de la société civile, le Liban reste marqué par la question spirituelle qui domine à peu près l’ensemble des rapports sociaux et politiques. Tout Libanais appartient d’abord à une communauté religieuse et il en a juridiquement besoin pour se marier, divorcer ou même « mourir ». Ceux qui veulent se marier civilement (il y en a de plus en plus) vont tout près de là, à Chypre. Et d’ailleurs la loi libanaise, paradoxalement, admet les effets du mariage civil au Liban. Très brièvement voici les communautés légalement reconnues au Liban :

 

  • Les communautés chrétiennes rattachées à Rome : la communauté maronite (qui tire son nom d’un anachorète du IXè siècle, Maron, vivant dans le Nord de la Syrie). La communauté grecque catholique. La communauté arménienne catholique. La communauté syrienne catholique. La communauté chaldéenne. La communauté latine.
  • Les communautés non rattachées à Rome : La communauté grecque orthodoxe. La communauté syrienne orthodoxe. La communauté arménienne géorgienne. La communauté nestorienne. La communauté évangélique.
  • Les communautés musulmanes : La communauté sunnite. La communauté chiite. La communauté druze.
  • Il y a aussi la communauté israélite, la communauté copte.

A côté de ces communautés organisées par des lois et décrets, il existe encore deux autres communautés officiellement reconnues mais non organisées en raison de leur faible importance numérique : les Ismaéliens et les Alaouites.

Notre article 9 de la constitution libanaise garantit aux populations, à quelque rite qu’elles appartiennent, le respect de leur statut personnel et de leurs intérêts religieux. De même l’article 10 prohibe toute atteinte au droit des communautés d’avoir leurs écoles, sous réserve des prescriptions générales sur l’instruction publique édictées par l’Etat. Enfin, les chefs des communautés confessionnelles peuvent saisir directement le Conseil constitutionnel sur toute question concernant le statut personnel, la liberté de croyance, la liberté de culte et la liberté de
l’enseignement religieux (mais cette possibilité attend l’adoption de lois y relatives par le parlement, ce que la parlement n’a pas encore fait puisque l’article constitutionnel est en avance sur la réalité). Enfin chaque communauté a ses propres tribunaux religieux : premier ressort, appel.

Georges SAAD

Ainsi donc le Liban est un pays fait de communautés religieuses. Toutefois de plus en plus des réclamations se font jour pour adopter le mariage civil optionnel, mais en vain. Un paradoxe : tout au Liban dénote un esprit laïque : large ouverture aux modes occidentaux, liberté d’expression, mariages mixtes, liberté des moeurs, etc. Malgré cela dès qu’on évoque la nécessité d’établir, non pas le mariage civil comme régime obligatoire de droit commun, mais au moins le mariage civil optionnel, des voix s’élèvent, de la part des religieux (musulmans mais aussi chrétiens) pour conjurer cette horrible chose.

Pour comprendre il faudrait les vertus d’une analyse froide : l’environnement arabo-musulman, qui est loin d’être laïque, entourant le tout petit Liban apporte une peur bleue aux chrétiens libanais qui trouvent dans la religion la seule arme qui consolide la communauté chrétienne face à la crainte d’une absorption par les musulmans en un temps où le fanatisme musulman monte. C’est pourquoi les chrétiens proposent soit la laïcité totale, soit rien du tout. Les solutions intermédiaires leur font peur. Cette légitime position étant en même temps un bon prétexte.

Au niveau du statut des femmes celles-ci souffrent énormément de l’emprise juridique sur toile de fond religieuse : supériorité des hommes sur les femmes. Soit le divorce est interdit (côté chrétien avec une certaine supériorité des hommes) soit il est trop injustement permis (côté musulman avec une supériorité des hommes plus assurée).

Je suis sûr que l’assistance ici attend impatiemment ma position sur les récentes manifestations qui ont eu lieu au Liban et qui réclamaient l’abolition du confessionnalisme au Liban. Ces manifestations ont été accueillies avec enthousiasme par les laïques européens et en particulier français. En effet ces manifestations réclamaient surtout la suppression du confessionnalisme politique qui veut dire que les fonctions publiques et politiques ne doivent plus être réparties selon l’appartenance confessionnelle. Mais cela cache un danger terrible : beaucoup de libanais
musulmans fanatiques qui refusent qu’on leur parle de mariage civil même optionnel sont pour la suppression du confessionnalisme politique et participaient à ces manifestations en grand nombre.

La suppression du confessionnalisme politique fait entrer dans la fonction publique une majorité de musulmans mais étant donné que ces gens (au moins une bonne partie d’entre eux) sont encore fondamentalement religieux il y a de fortes chances qu’ils réclament plus tard une république islamique.

Il fallait lever le slogan de la suppression du confessionnalisme tout court et d’établir le mariage civil à travers un amendement de la constitution mais ceci n’est pas du tout accepté par beaucoup de participants à ces manifestations. Ces manifestants ont été ainsi trahis par leurs propres positions et vocabulaire.

La solution reste dans le changement du paysage culturel du pays et surtout des jeunes.
L’association libanaise de philosophie de droit essaye de faire des choses dans ce domaine. La littérature de la Libre pensée française nous aide beaucoup (la Raison, l’Idée libre, les livres d’auteurs comme ceux du grand penseur et activiste Christian Eyschen).


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